J22/38 – Seule dans le brouillard j’ai eu peur

[J22/38 – Tour d’Islande à vélo] Egilsstaðir > Djupivogur l 85km
SEULE DANS LE BROUILLARD J’AI EU PEUR

Mes nouvelles chaussures de rando trouvées au camping viennent de prendre fièrement place sur mon vélo. J’attaque le sud de l’Islande comme j’attaquerais le sud de la France, avec un grand soleil et une certaine légèreté, loin d’imaginer que quelques heures plus tard j’allais me retrouver seule au milieu d’une piste dans un épais brouillard blanc.

De bon matin, tout est plat, la vue est dégagée sur des étendues vertes et des montagnes. J’aperçois un homme. Il porte un enfant dans ses bras et s’avance dans un pré de chevaux de toutes les couleurs. Les chevaux viennent à sa rencontre calmement. Quelle douceur de vivre !

Au bout d’une dizaine de km : un panneau Gravel road. Je quitte la route 1 pour la piste 937. Petit à petit les coups de pédales se durcissent, la piste monte lentement, je joue avec les vitesses pour faciliter l’effort, jusqu’au moment où j’arrive au dernier cran. Bon ! Il va falloir pousser un peu. Bras de fer avec ce vent qui vient de ma droite. Je résiste un temps, puis cède. Un arrêt pour manger une barre de céréales. Nouvelle manche, je résiste, je pousse le vélo, c’est lourd. Je cède une nouvelle fois pour un arrêt réconfort : manger une banane. Je ne suis plus très loin de la fin de cette montée. J’aperçois au dessus, le croisement auquel j’emprunterai une autre piste : la 939. 4 voyageurs à velo viennent de s’y arrêter. Chouette !
Ils me voient pousser, ce n’est pas un moment glorieux, mais ici on passe tous par cela !
Ils sont français, 1 parisien, 3 lyonnais et rejoignent Myvatn par le sud pour ensuite redescendre les hautes terres. « Pourquoi vous gardez vos sacs sur le dos pour rouler ? Ça serait plus confortable de les mettre sur vos sacoches arrières ? »
– On n’y avait pas pensé avant et du coup on n’a pas de tendeurs. Mais on s’est habitués… On vient de se taper une montée à 19% sur des km, c’était hard ! Ça redescend après ? Si non, on va s’arrêter avant Egilsstadir. On prendra peut-être le bus d’Egilsstadir à Myvatn. »
Il me font rire ! La bande de jeunes potes super enthousiastes mais partis super à l’arrache !
Je les rassure : « Oui ça redescend et les derniers km sont tous plats. Vous allez y arriver facilement !
– Toi, tu vas avoir des petites bosses un moment, puis la longue descente. »
En plein courant d’air on se souhaite bon voyage/courage et j’attaque la 939 !

LE PLUS BEAU MOMENT DE PISTE DE MON VOYAGE. Dans cette direction le vent est moins prononcé, je pédale. À ma gauche des reliefs verts saturés. Des linégrettes guillerettes envahissent les accotements. Et sur ma droite, une poésie environnementale : un petit canyon comme une rime filée, des cascades comme des strophes qui s’enchaînent, l’eau pure et lyrique qui coule, s’échappe, glisse, se fracasse, tantôt transparente, tantôt turquoise. Des virgules de fleurs violettes. Des roches potelées qui tentent de diriger et contenir toute cette rythmique.
1 chute d’eau magnifique, je m’arrête. 1 cascade à deux pas, je m’arrête. Puis 2, puis 3, puis 4… Je comprends qu’il y en a tout le long et qu’il faut que j’avance malgré moi.
Un instant, je prends le temps de me retourner et contempler le chemin parcouru : cette piste marron qui slalome au milieu de tant de beauté. A l’horizon un épais nuage blanc est descendu sur mon passage et laisse comme une petite fenêtre ouverte sur les sommets des montagnes en quinconce. Je rêve ? Je suis dans un rêve ? Pincez-moi !

Point final à la récitation, je me retourne enfin pour continuer mon chemin mais TOUT EST BLANC ! Il m’ait tombé dessus violemment : LE Brouillard ! Avec un grand B comme Brutal ! Bim ! A quelques mètres je ne vois plus rien. Nous sommes en été ?!? J’étais mentalement dans le sud de la France il y a quelques heures ?!? À l’instant je contemplais le petit canyon verdoyant et la piste qui s’échappait. Tout a disparu, comme un dessin aux crayonx de couleurs que l’on vient de gommer. Je suis seule sur la page blanche, noyée dans cette atmosphère brumeuse. Je ne vois ni d’où je viens ni où je vais. J’ai froid. Je devine les cascades à leurs bruissements. Sur les côtés des silhouettes pâles de reliefs escarpés, de pierres empilées. « Dans les bois on n’est jamais seuls » me disait Simone il y a longtemps. Est-ce qu’on n’est jamais seul dans le brouillard ? Et plus j’avance dans ce nuage, plus ces pierres empilées deviennent les habitants d’un monde étrange que j’explore. Je me perds dans mes pensées.
Quelque chose vient de bouger sur ma droite.
Quelque chose s’est redressé et avance.
Je vois mal.
J’ai peur.
Je suis en sueur.
Je me sens en danger.
Ils sont trois.
Trois montons !
Retour sur Terre. Ils sont vraiment partout ceux là !

J’entends une voiture mais je ne sais pas de quel coté elle va arriver. J’ai peur de me faire renverser. J’avance lentement. Comment ai-je pu en arriver là ? Je repense à une autre vie où je partais en club Marmara à Djerba formule all inclusive ! Quel changement ! La vie est extraordinaire ! Si aujourd’hui une voiture me renverse, j’aurai vécu des choses que je n’osais pas imaginer.
Les voitures sont finalement comme moi, au ralenti. La descente à 19% commence par une succession de virages. Je suis aveugle. Ça descend, fort ! Une fois de plus, mes alliés sont mes freins et je suis contente de pouvoir faire confiance à mon matériel. C’est déjà ça. La descente me donne très froid. Beaucoup de virages, ça ne finira jamais.

Plusieurs km de descente et je repasse sous le nuage qui laisse de nouveau place à la verdure, aux montagnes abruptes et noires desquels coulent de fines cascades d’eau. Une immense clairière verdoyante accueille une petite maison perdue et quelques moutons. Je passe entre des roches brunes qui débouchent sur un point de vue incroyable : la fin de la piste serpente au loin et semble se jeter dans l’eau du fjord. Des gens ont garé leurs véhicules pour admirer la vue et une belle chute d’eau tout à coté. Ça y est, j’ai atteint le fjord. D’ici j’entends déjà les oiseaux crier.

Retour sur la route 1. Encore 22km avant d’atteindre le camping de Djupivogur. A 21h30, il me reste 5km. Rebelote ! Un épais brouillard ! Et à cette heure je ne suis pas rassurée. Je finis par apercevoir le panneau du hameau et quelques lumières de lampadaires. Une voiture quitte la ville. Des maisons, mais aucune âme qui vive, les ruelles sont désertes. Comme dans un roman de Stephen King, un mystérieux brouillard blanc vient de s’abattre sur Djupivogur et a fait disparaître ses habitants. Une jeune voyageuse à vélo arrive au camping. Dans la brume blanche et un silence abyssale elle descend de son vélo. Une ombre s’approche derrière elle et brise le silence ambiant : « Did you pay for the camping ? ». Punaise ! Non ! Je viens d’arriver, je n’ai même pas encore enlevé mon casque ! Oui, dans cet opus, Stephen King avait ajouté un personnage pour que la voyageuse à vélo se sente moins seule : la réceptionniste du camping ! 15 euros la nuit, douche non incluse. Le camping est rempli de tentes et je plante la mienne sans aucune visibilité sur le paysage environnant. 85km incroyables ! Je m’endors sans manger et sans me déshabiller. Vivante mais crevée !

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[J23/38 – Tour d’Islande à vélo] Djupivogur l repos du guerrier

Une très belle surprise m’attend en sortant de la tente : le camping offre une vue plongeante sur un magnifique petit port entouré de maisons colorées. Il fait beau, le ciel est bleu, le soleil brille. Je décide d’y rester la journée pour me reposer. Tout simplement

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